Labyrinthe judiciaire : ma première audience au Tribunal de Paris

Ma toute première audience au tribunal français en tant qu’interprète. Je m’y rendais avec une solennité intérieure — comme si j’entamais un nouveau chapitre de ma carrière. Un moment presque historique.

Je ne savais pas encore que ce qui m’attendait n’était pas une entrée cérémonielle, mais un voyage digne d’Alice au Pays des Merveilles — avec ses couloirs, ses passages et ses tournants inattendus.

L’entrée principale ? Fermée.
Fête nationale — 14 juillet.

Je contourne le bâtiment (immense, évidemment) et trouve l’entrée du personnel. À l’accueil, on m’oriente vers la salle 23, sixième étage. Tout semble simple.

La porte est fermée.

Je redescends. Il s’avère qu’il faut emprunter une passerelle au troisième étage pour accéder à un autre bâtiment. Un couloir presque secret — il ne manque qu’un mot de passe.

Je monte, traverse la passerelle — et me retrouve dans une atmosphère radicalement différente. Des détenus parlent à leurs avocats à travers une vitre. Agitation, tension, phrases courtes. On me conduit dans une petite pièce où m’attend un jeune Ukrainien aux yeux bleus étonnamment calmes.

J’assiste à un entretien avec l’assistante sociale, puis avec le procureur. Un peu plus d’une heure. J’expire : « Le plus dur est passé. »

La naïveté est un état magnifique, mais éphémère.

On me remet des documents et on m’envoie en salle 406, quatrième étage. Je m’y rends avec assurance. Et je me retrouve piégée : les portes ne s’ouvrent qu’avec un badge, sinon l’alarme se déclenche. La tension monte.

Heureusement, un agent du tribunal vient à mon secours. Nous trouvons la bonne salle. Elle est vide. Fermée. Encore.

Je retourne au troisième étage, reprends la passerelle — et j’arrive enfin dans un immense espace vitré, qui évoque une cathédrale de verre et de métal. L’audience a bien lieu ici.

Je me présente, enregistre mes données, j’attends. Thé. Café. Deux sandwiches au saumon. Le temps de méditer sur la patience.

L’audience elle-même dure vingt minutes. Le juge décide de maintenir l’accusé en détention jusqu’au procès principal, le lendemain.

Je repars fatiguée, mais avec le sentiment d’avoir survécu à cette première journée.

Le lendemain, j’arrive à l’heure — par habitude. Dans la salle indiquée, on juge une autre affaire. Le greffier n’est pas au courant. Nouvelles recherches, couloirs, étages, portes closes.

Quinze minutes plus tard, je trouve la bonne salle. Je dépose mes documents. Et j’attends.

Cinq heures.

Sans pause. Juste un flot ininterrompu d’histoires — de violence, de vols, de trafic, de désespoir, de calcul. Le tapis roulant judiciaire des drames humains, venus de différents pays, cultures et destins.

À 20h00, mon audience commence.

Le jeune homme reconnaît les faits. Il regrette. Il hésite. Il « oublie » les détails — surtout ceux qui pourraient mener à ses complices, auteurs de cambriolages dans les quartiers huppés de Paris et de la Côte d’Azur.

La décision du tribunal — six mois de prison ferme.

L’accusé est emmené sous escorte. Je rassemble les documents pour ma facture. Presque la fin.

Dernière touche : les papiers sont mal remplis.

Encore deux visites au tribunal. Encore un mini-quête pour trouver la personne capable de tout rectifier.

Ainsi s’est passé mon baptême du feu.

Un concentré de bureaucratie, d’attente, de tension et d’histoires humaines. Labyrinthe de procédures, salles de verre, longs couloirs — et l’interprète qui doit rester lucide à chaque point du parcours.

Et, malgré tout, j’ai aimé.

Parce que c’est précisément dans ces espaces-là que l’on comprend vraiment quel est notre rôle. L’interprète n’est pas qu’une voix. C’est une présence au point de rencontre de la loi, du destin et du langage.

Et c’est peut-être dans ce labyrinthe judiciaire que j’ai définitivement compris : ce qui m’intéresse, c’est un travail où la responsabilité est réelle, et où le facteur humain n’est pas une abstraction, mais une pratique quotidienne.

15 avril 2025

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